L’interview de Cynthia Savard-Saucier

Salut les designers ! #2

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Des échanges à l’accent pétillant d’Outre-Atlantique entre Cynthia Savard-Saucier et nos designers – Photo LunaWeb

On continue notre série d’entretiens pour notre nouvelle mouture Salut les designers ! Avec cette fois une rencontre avec Cynthia Savard-Saucier, directrice de Design chez Shopify, à Montréal.

C’est avec un plaisir non dissimulé que nous avons pris contact avec Cynthia pour réaliser cet entretien à l’occasion des FLUPA UX Days 2017. Nous ne la connaissions alors que de nom, et pour ses conférences de qualité comme L’effet Cupcake ou encore Le Design hostile. Conférences qu’on ne saurait trop vous conseiller de regarder, si ce n’est pas encore fait.

À l’instar de l’entretien que nous avons mené avec Carine Lallemand, nous discutons à la fois de Design et de Design UX mais aussi de structure, d’équipe, de ressources humaines et de process de Design. Il en ressort un échange passionnant et beaucoup d’enseignements. Bonne écoute et bonne lecture à vous.

Damien : Bonjour Cynthia, est-ce que tu peux te présenter ?

Cynthia Savard-Saucier : Oui, ce n’est pas ma partie préférée. Donc je suis Cynthia Savard-Saucier, québécoise de mon accent et de naissance ! Je travaille chez Shopify comme Directrice du Design. Chez Shopify, l’équipe UX est composée de designers, de développeurs Front-End (qui font l’HTML et le CSS), de Chercheurs UX et finalement de Stratèges de contenu. Donc je suis Directrice de cette équipe-là à Montréal, ce qui représente une trentaine de personnes. Je suis chez Shopify depuis trois ans. Bientôt trois ans.

Damien : Et tu es passée du coup responsable il y a combien de temps ?

Cynthia : J’ai été embauchée chez Shopify comme Designer et j’étais déjà une Lead dans l’agence où je travaillais mais j’étais lead d’une petite équipe de quatre personnes et quand je suis arrivée chez Shopify ils m’ont dit « On n’embauche pas des gestionnaires directement ». Donc les gens commencent comme Designers et après deviennent gestionnaires. Ce que je trouvais très pertinent. Et très acceptable. J’ai commencé comme Designer et après quelques mois ils m’ont donné la responsabilité d’une personne de l’équipe et graduellement comme ça, après un an, j’avais la responsabilité de toute l’équipe. Et aussi de la croissance de l’équipe.

Damien : D’accord donc ça permet de tester les personnes à prendre des positions de manager. (Florentin) Ou plutôt connaître l’équipe, aussi.

Cynthia : Oui absolument. Ça arrive parfois qu’on embauche des gens directement en tant que Lead. Mais la problématique avec ça c’est que les gens n’ont pas le temps de bien connaître l’entreprise. Et une entreprise, c’est un engin culturel. Quand on arrive dans cette nouvelle entreprise il faut vraiment apprendre à connaître tous les éléments culturels, des choses qui sont très simples : le vocabulaire qui est utilisé, qui est très propre à chacune des entreprises, mais aussi tout ce qui n’est pas nécessairement visible : comment les gens s’habillent, comment les gens envoient des courriels, comment les gens utilisent les différentes méthodes de communication. Donc toutes ces choses-là sont très importantes. Une fois qu’on a appris tout ça c’est beaucoup plus facile de se positionner comme Lead par la suite.

Damien : Quand on parle d’UX aujourd’hui, qu’est-ce que ça englobe pour toi ? Qu’est-ce que ça représente ?

Cynthia : Ma définition personnelle et la définition de mon entreprise sont différentes. Chez Shopify c’est une discipline parapluie. Personne ne fait que de l’UX. Il y a les Designers, les Stratèges de contenu, les Chercheurs et les Front-End Developers qui sont tous dans la discipline de l’UX. Donc ce sont tous par définition des professionnels de l’UX dans notre entreprise. Mais d’un point de vue personnel, je l’ai vécu différemment. J’arrive avec un background de Designer industriel, et pour moi l’UX est très associé à la dématérialisation de l’objet, à la relation qu’on a avec un outil quelconque, que ce soit un objet, une interface, une borne interactive, un service téléphonique. Donc c’est beaucoup plus le design de cette relation avec un objet physique ou non physique qui m’intéresse. Est-ce que ça répond ?

Damien : Oui ça répond à la question. Du coup qu’est-ce qui t’a donné le goût ou en tout cas l’envie d’aller vers ce métier de Designer UX ?

Cynthia : Je ne souhaitais pas devenir Designer du tout. J’étais chez une amie quand j’étais toute jeune et sa mère était Ergothérapeute. Et je ne savais pas ce que c’était que l’ergothérapie. J’avais vu une télécommande gigantesque avec des gros chiffres pour des personnes qui ont une visibilité réduite. Et quand je voyais ça, je trouvais ça merveilleux. « Aider certaines personnes à faire des trucs qui sont innés pour la plupart des gens ». Donc j’étais très intéressée par ça. Sa mère était Ergothérapeute et à ce moment-là je me suis dit « Ah c’est ce que je veux faire ! ».

Et ça s’est un peu perdu dans ma tête et mélangé à l’ergonomie et l’ergothérapie. C’était des concepts que je ne maîtrisais pas donc je me suis dirigée vers l’ergonomie plutôt que l’ergothérapie, par hasard. Je suis allée en Design industriel pour faire des objets que je disais ergonomiques mais finalement je n’étais pas très bonne en Design industriel. C’est un secret ! (rires). Non ce n’est pas un secret, tous mes collègues d’université vous le diront, j’étais très bonne pour trouver des solutions mais pas très bonne pour les représenter visuellement, dans l’espace. Donc chaque fois que je devais faire un projet, je trouvais toujours une façon de faire l’interface parce que ça me permettait de ne pas avoir à faire en trois dimensions. Je me suis tranquillement déplacée vers l’expérience utilisateur.

Damien : Si on vient à ton métier actuel, est-ce que tu peux nous définir un peu votre process de travail de l’UX chez Shopify ?

Cynthia : Oui. C’est une grosse question (rires).

Damien : Comment tu interviens aussi surtout ? (Florentin) Sachant qu’elle parle beaucoup déjà… (rires). (Guillaume) Mais en fait tu as présenté déjà pas mal de choses à la présentation (ndlr : conférence du matin de FLUPA UX Days).

Cynthia : Pour moi ça commence beaucoup avec le sketch. Donc je crois fortement que dessiner les interfaces au crayon, c’est la meilleure façon de cerner la problématique. C’est une bonne façon aussi de s’approprier le problème et non pas la solution. Je trouve que c’est quelque chose qu’on remarque souvent, des employés qui sont plus juniors tombent amoureux de leur solution et ne vont plus vouloir la modifier et s’en détacher. Ce qui est problématique. Tandis que les sketchs, on prend, on met en boule et on jette. C’est pas grave. C’est une bonne façon d’explorer, une bonne façon de définir ce qu’on ne connaît pas.

Florentin : C’est quelque chose qui est systématique chez tous vos Designers ? Est-ce qu’on les laisse libre de faire comme ils le sentent ou est-ce qu’on les oblige à passer par le crayon et papier obligatoirement ?

Cynthia : Ce n’est pas quelque chose qui est systématique, mais c’est quelque chose qu’on encourage. Chez Shopify en particulier, il n’y a pas de livrables qui sont déterminés. Les gens sont très très libres de faire le processus qu’ils souhaitent. Son propre Lead va proposer certaines approches mais la personne est toujours très libre de faire ce qu’elle souhaite. Ce qu’elle croit qui est le plus approprié. C’est un des intérêts aussi. On embauche les meilleurs. Honnêtement et humblement, on se force pour trouver les meilleures personnes ce qui permet aussi à ces gens-là d’être très libres par la suite et très autonomes. Donc après le sketch, pour revenir un peu à la méthode, certains vont faire des wireframes, d’autres n’en feront pas. Moi j’étais d’une école très maquette en fil de fer donc j’ai fait beaucoup de prototypes cliquables. Axure, je suis « équipe Axure ». Balsamiq c’est pour les pas bons ! (rires).

Florentin : Non mais on est d’accord, ça me va très bien !

Cynthia : Donc ça c’est mon background à moi parce que j’étais en agence avant. Et en agence on passait tout le temps par des wireframes pour présenter au client. Chez Shopify comme on travaille avec un guide de styles, entre faire un wireframe et utiliser les éléments du guide de styles, il n’y a pas beaucoup de différence. Tellement que mon template de base sur Axure, au départ, c’est tous les éléments de base du guide de styles. Donc finalement on peut l’utiliser directement. Maintenant je n’en fais plus tellement. On peut faire des flows, on peut présenter des trucs macros, micros, pour faire du prototypage. On travaille beaucoup avec les développeurs Front-End donc évidemment quand on design quelque chose on peut se permettre de le développer, de le prototyper immédiatement. Puis ensuite on va le tester, car parfois on a la flexibilité de choisir notre stratégie de test. C’est très riche aussi. On a des chercheurs qui se promènent d’un point de vue à l’autre qui vont pouvoir nous aider, nous guider dans nos choix de tests, de méthode de tests. C’est aussi des équipes de data qui vont nous permettre de faire des tests A/B. Qui vont nous permettre de valider si nos hypothèses sont bonnes.

Damien : Tout à l’heure tu disais un truc qui était assez intéressant. C’est qu’en gros toute ton équipe, qui est pluridisciplinaire, était ancrée dans la démarche UX. Nous c’est un point qui nous intéresse pas mal. On voulait savoir comment vous arriviez à diffuser tout ça auprès des personnes qui ont des background différents ?

Cynthia : C’est un challenge de tous les jours de faire ça, parce qu’on engage des gens qui ont vraiment des background différents. Il n’y a pas d’école d’UX au Québec, il y en a très peu dans le monde, point. Mais on ne va pas à l’université pour devenir designer UX. Donc personne n’a les mêmes références, la même façon de faire.

Guillaume : C’est beaucoup plus riche comme ça en plus. Si on était tous issus du même moule, d’une même école, ça serait un peu triste.

Cynthia : Définitivement, la diversité dans les méthodes de pensée apporte beaucoup de richesse et de résilience à l’ensemble du processus c’est certain. Donc c’est sur que s’assurer que tout le monde ait une compréhension de l’UX commune est pratiquement une tâche perdue d’avance. Ce qu’on va faire plutôt, c’est premièrement qu’ils soient tous dans la même discipline parapluie, ça aide à ce qu’on partage, par exemple, des rencontres chaque semaine. Tout le monde parle et on apprend de toutes les disciplines. Les Designers partagent, mais aussi les développeurs Front-End qui nous montrent leurs outils — par exemple la semaine passée, ils nous ont montré les Chrome Developper Tools, qui ont des fonctionnalités qui permettent de manipuler en direct les transitions sur une page web. C’est super intéressant, c’est des trucs pour lesquels moi je ne serai pas portée à apprendre. Ces échanges-là permettent de développer un langage commun pour toute l’équipe. Donc ça c’est vraiment intéressant. C’est sûr que ces rencontres d’équipe permettent de créer un sentiment d’appartenance.

Et après, à l’extérieur de la discipline parapluie de l’UX, il y a la discipline de l’ingénierie, du développement, où les gens de cette équipe-là ont le même problème que nous. Ce sont des gens avec des backgrounds différents, avec des disciplines différentes, qui développent avec tous les langages, dans tous les contextes. Donc exactement les mêmes problématiques que nous. Et pour s’assurer qu’il y ait une compréhension et un respect mutuel de nos disciplines, il y a beaucoup d’efforts qui sont mis en place pour s’assurer qu’à chacun des projets, un responsable du produit, un responsable de la technique et un responsable du design soient ensemble dès le départ, pour s’assurer que toutes les disciplines soient présentées.

Quand on croît dans l’entreprise, on est de plus en plus proche de la stratégie mais souvent on s’éloigne du produit et on est de moins en moins proche de la réalisation.

Guillaume : Est-ce que tu dirais que la méthode que tu as présentée ce matin, ta façon de t’organiser, est quelque chose qui doit être partagée entre les Leads de chaque métier justement ou ce n’est pas grave si chacun a ses méthodes ? Je me disais qu’effectivement ça pouvait aussi créer beaucoup de différences entre les équipes quand chacun avait ses méthodes, sa manière de manager différemment, plus ou moins qualitatif peut-être ?

Cynthia : Absolument. Je ne crois pas du tout que ma méthode est applicable par tout le monde. Je ne crois pas que ce soit souhaitable que tout le monde suive ce que je suggère. Premièrement parce que ce ne serait pas flexible pour tous les besoins. En réalité, et ce devait être la dernière slide de ma présentation qui était mon calendrier réel par rapport à ce que je propose, malheureusement ou heureusement, ce n’est pas parfait. Ça ne fonctionne pas parfaitement évidemment. Ce que j’aimerais que les gens retiennent et ce que je crois qui est le plus important, c’est que le calendrier devrait être une représentation de ton objectif.

Si ton objectif c’est de prendre soin des gens et du produit de l’entreprise, ton calendrier devrait représenter ces deux éléments là principalement. Ça ne devrait pas être de répondre à des courriels pendant quatre jours sinon plus, mais répondre à des courriels des employés pendant au moins la moitié du temps. Donc c’est un peu ça l’idée, c’est plus par rapport à la distribution générale du calendrier. Et ça, je crois que au-delà de la méthode utilisée, c’est ça qui doit être partagé dans l’entreprise. Quand on croît dans l’entreprise, souvent on s’éloigne du produit et on est de moins en moins proche de la réalisation. On est de plus en plus proche de la stratégie mais c’est important de se relancer dans cette partie réalisation, de se rapprocher de comment on fait les choses vraiment chaque jour. Pour se rapprocher du front, pour utiliser la métaphore de la guerre. Donc retourner au front, c’est très important. Donc ça doit être une partie du calendrier parce que comme c’est pas explicite dans la tâche, c’est la première chose que les gens vont arrêter de faire. Ils vont répondre à plus de courriels à la place.

Damien : Pendant ta conférence tout à l’heure, tu nous parlais du recrutement que tu étais amenée à faire. Si on fait le focus sur les Designers UX, c’est quoi pour toi un bon Designer ? Qu’est-ce que tu cherches chez un Designer UX ?

Cynthia : Ce que je recherche le plus chez les gens, c’est ce que j’appelle la forme du chapeau. On parle souvent des gens qui sont de type T, c’est-à-dire des gens qui ont une discipline très forte et qui ont une base des autres disciplines. Pour moi c’est pas exactement ce que je recherche. Je cherche plutôt une forme de chapeau melon. (rires). Donc quelqu’un qui est très fort dans une discipline qui a deux ou trois disciplines qu’ils sont capables aussi de faire très bien, peut-être pas d’un point de vue expert mais très bien aussi. Et leur chapeau va s’étirer de plus en plus et rajouter de nouvelles disciplines. Donc pour moi ça c’est vraiment la personne qui va être la plus forte dans mon équipe. C’est vraiment ce type de designers que je recherche.

Mais au-delà des compétences, je vais chercher des gens qui vont avoir soif d’apprendre, parce que il y a réellement peu de gens qui ont de l’expérience avec le commerce électronique. Les gens disent qu’ils ont fait du commerce électronique mais parfois ils ont travaillé sur une partie d’un site qui a du commerce. C’est très rare qu’on intervienne sur l’ensemble de l’expérience, c’est très rare qu’on ait un impact sur la façon que les gens « transactionnent » entre eux. C’est un domaine que les gens ont peu la chance d’expérimenter surtout en agence. Donc plutôt que de chercher des gens qui ont des expériences précises, je cherche surtout des gens qui ont la capacité d’apprendre très rapidement.

Damien : Qui sont capables de s’améliorer ?

Cynthia : Qui sont capables de s’améliorer. Qui démontrent qu’ils sont meilleurs, toujours, aussi. Donc ce n’est pas juste de regarder la personne aujourd’hui, comment elle fait, mais aussi de regarder quelle est sa trajectoire. Il y a des gens qui sont sur leur plateau, qui ne vont jamais apprendre et qui sont assis sur leurs lauriers. Même s’ils sont très bons, ça ne fonctionnera pas. On veut des gens qui dans leur trajectoire sont en train d’être propulsés, tout simplement. Que demain ils vont être encore meilleurs. Et puis dans un an on va se dire « Je ne peux pas croire que je n’allais pas embaucher cette personne ! ».

Guillaume : Et comment tu gères la partie plus humaine ? Le relationnel ? On parle beaucoup d’expertises ou de capacité d’apprentissage mais la partie plus relationnelle, la personnalité ?

Cynthia : Une des choses que j’ai commencé à faire quand j’ai fait ma présentation de ce matin, c’est de rajouter toutes les compétences nécessaires du designer UX et j’ai ajouté aussi la partie des « compétences soft ». Je trouve que c’est très important parce que souvent pendant un processus d’entretien, on va considérer ces compétences comme moins importantes. On va dire « Ah c’est un très bon Designer mais il ne communique pas très bien, il n’a pas beaucoup l’esprit d’équipe. Ce n’est pas quelqu’un qui apprend très bien, mais c’est un très très bon Designer ». Ça ne veut pas dire que c’est une mauvaise personne, mais dans certains rôles, ces qualités-là sont extrêmement nécessaires.

Autre chose qu’on fait aussi beaucoup, c’est qu’on se demande « Qu’est-ce qu’une nouvelle embauche apporte à l’équipe ? Qu’est-ce qui va ajouter à la culture, à la façon de faire ? ». Parce que la plus grande erreur qu’on pourrait faire c’est de simplement embaucher une personne qui est notre clone. C’est beaucoup plus facile d’embaucher quelqu’un qui est comme vous, juste légèrement moins bon. (rires). De cette façon on se positionne comme expert dans l’entreprise. C’est le contraire qu’il faut faire. Il faut embaucher des gens qui sont systématiquement meilleurs que vous, vous devriez être la moins bonne personne de votre équipe. Je le crois vraiment fortement. C’est seulement de cette façon-là que l’équipe va grandir, croître et apprendre. C’est vraiment essentiel.

Plutôt que de chercher des gens qui ont des expériences précises, je cherche surtout des gens qui ont la capacité d’apprendre très rapidement.

Damien : Du coup, que ce soit pour toi ou ton équipe, c’est quoi vos stratégies pour vous améliorer et les aider à s’améliorer dans leur travail, dans leurs compétences ?

Cynthia : Il y a vraiment plusieurs choses qu’on fait. Premièrement chez Shopify, on peut choisir un budget d’apprentissage. On peut acheter des livres, aller dans des conférences, on peut faire n’importe quelle activité qui nous permet d’apprendre. On va souvent aussi inviter des experts à venir présenter des choses à l’équipe. Par exemple quand je disais qu’on a fait des cours de calligraphie, on a fait venir des experts en calligraphie pour nous présenter comment faire. Bien que ça a l’air d’être simplement pour le plaisir ou parce que c’est amusant de faire de la calligraphie ou parce que c’est un art plastique quelconque, en réalité c’est très intéressant d’apprendre la formation des lettres, l’histoire de la formation de certains types de calligraphies. Ça a même développé chez certaines personnes des passions pour la calligraphie. Une personne dans notre équipe est devenue vraiment excellente et en fait maintenant, pas professionnellement mais quasi professionnellement.

On a cette possibilité et on offre aux gens d’être autonomes dans leur apprentissage. Dès que les gens veulent apprendre une nouvelle discipline, ils peuvent parler à leur Lead. Et immédiatement on prépare un plan. La seule chose, c’est qu’avec de grands pouvoirs viennent de grandes responsabilités (rires). Merci Spiderman ! Ça veut dire aussi que les gens ont non seulement le pouvoir de s’améliorer mais ont aussi le devoir de croître. Donc quelqu’un qui stagne, c’est du bois mort, on ne veut pas de ça dans notre entreprise. Les gens doivent être à la recherche d’amélioration constante.

Damien : Et justement ces personnes que vous pouvez déceler qui sont pas forcément motivés à s’améliorer, est-ce que vous arrivez à les identifier aussi ? Comment les motiver à s’améliorer ?

Cynthia : Les gens qui ont moins envie d’apprendre, c’est peut-être qu’ils sont dans une situation trop confortable. Je vois ça un peu de façon cyclique. Les gens en cours d’apprentissage deviennent experts et à ce moment-là t’as envie d’être un peu plus confortable pour un moment. Parce ce que c’est désagréable d’être inconfortable dans un savoir, parce qu’on te propose des choses nouvelles, et même si t’es expert dans ton domaine, c’est moche d’être la moins bonne personne de la salle pendant le temps d’apprentissage de cette chose nouvelle. Donc souvent il faut identifier ça. Et dire à la personne « Ecoute, en ce moment t’es dans une zone où t’es trop confortable. Tu n’apprends plus, il faut qu’on te pousse en dehors de cette zone de confort pour te forcer à grandir et apprendre plus ».

Donc à ce moment-là, ça peut être très simple. Parfois c’est un cours, parfois ça va être de créer l’opportunité de donner de l’espace, pour que la personne prenne certaines responsabilités en dehors de ses tâches, par exemple « Il y a telle conférence qui souhaite être organisée, tu devrais rejoindre le comité d’organisation » ou « J’ai vu les speakers de telle conférence, il faudrait que tu l’appliques avec telle matière ». Donc ça donne des petits défis à la personne, ça la force à apprendre dans cette direction-là.

Damien : Pour faire écho a ce que tu disais tout à l’heure, ça peut être aussi de la faire travailler avec quelqu’un qui est meilleur que lui, pour que la challenger un petit peu. Du coup comme disait Guillaume, nous l’UX dans l’agence ça fait quelques années qu’on en fait mais on est un peu avide de trouver les bonnes façons d’en faire en fait. On fait pas mal de tests, un peu d’exploration. Est-ce que vous avez des ateliers en particulier ou des formats d’UX que vous nous conseilleriez d’appliquer en particulier ?

Cynthia : On a pas de méthodologie très stricte. Je ne peux pas dire qu’on soit Agile ou Scrum ou Waterfall ou quoique ce soit. Chaque équipe est disciplinée de la façon qu’elle le souhaite. Mais il y a certaines choses que l’on fait et qui fonctionnent bien, comme par exemple des Design Sprints, méthode agile proposée par Google Ventures. On ne les applique pas à la lettre exactement, avec un prototype à la fin déjà testé, mais on fait parfois des designs sprints de deux ou trois jours seulement, dépendant de la complexité de l’expérience qu’on souhaite compléter. Donc les Design Sprint ça fonctionne très bien, c’est quelque chose que je recommande, c’est vraiment la meilleure façon de répondre rapidement à une hypothèse. Et quand on a une confirmation de cette hypothèse-là, on peut se lancer et faire le travail sur la plateforme, ça fonctionne bien.

Florentin : Est-ce que justement le travail de Design Sprint s’applique avant tout à un produit plus que dans un contexte d’agence ou on enchaîne un peu les contrats, les sites ? Surtout que nous la difficulté qu’on a principalement c’est de passer d’un projet à un autre, qui n’a potentiellement rien à voir. On peut passer du cosmétique à l’assurance qui sont deux univers complètement opposés et du coup c’est une réflexion complètement différente qu’on doit opérer parfois même dans la même semaine. Est-ce que pour toi justement cette notion de Design Sprint est applicable dans ce contexte-là ?

Cynthia : C’est une bonne question. J’étais en agence avant aussi donc je comprends très bien les problématique et je ne peux pas dire qu’on faisait des Design Sprints mais ça arrivait par exemple ce qu’on appelait la salle de « War Zone ». La salle de guerre, la salle de planification de guerre. On se planifiait la journée en incluant tous les intervenants y compris les gestionnaires de projets, les personnes qui gèrent la relation client, les commerciaux donc tout le monde dans la même salle. Tout le monde avait la même compréhension du problème. Et on passait la journée à définir un plan. Donc ce n’était pas exactement une méthode agile Design Sprint mais au moins on passait ce temps-là ensemble, qui était restreint donc ce n’était pas non plus « on passe 50h tout le monde ensemble ». C’était on passe 4h par exemple et après 4h on a des objectifs. C’est que premièrement on parle tous le même langage. Donc on va parler des mêmes problématiques. Aussi qu’une idée du plan général. Donc après, les Designers et les Développeurs partent chacun de leur coté travailler, mais travailler avec la même vision, la même approche. Ça permet de rattraper du temps.

Damien : Et vous avez déjà intégré le client dans une logique de co-conception dans ces phases-là ?

Cynthia : Absolument. En agence on avait des clients qui avaient la clé de l’agence. Pas juste métaphoriquement, c’était physique. La clé de l’agence. On appliquait une méthode assez agile à ce moment là et nos clients jouaient leur rôle de PO (ndlr : Product Owner). Ils étaient parmi l’équipe, ils étaient là pendant la démonstration, étaient là pendant les tâches de planification. Donc oui vraiment, je crois très fortement que le client devrait être impliqué le plus possible, du moins autant que possible. Surtout dans les parties extérieures du projet. Donc avant qu’on soit vraiment dans la réalisation et plus dans l’idéation, cerner la problématique, s’assurer qu’on a observé les bonnes options, qu’on comprend bien aussi leur domaine d’expertise. Le client reste l’expert de son domaine souvent. Nous on est des experts du Design, eux sont experts de la cosmétique, ou de leur métier. Donc c’est important de les intégrer et ça sert aussi une transition plus rapide par la suite. Quand les gens sont impliqués, ils ont tendance a préférer le concept aussi, donc il y a moins d’aller-retours.

Florentin : Ils assimilent davantage en plus le projet plus que quand on leur présente pour la première fois.

Cynthia : Oui, tout à fait. Même si ça reste toujours un challenge.

Si on fait bien notre travail, notre métier va mourir.

Damien : Tu as bossé en UX donc en agence, tu as bossé chez l’annonceur entre guillemets et du coup tu as dû voir l’UX un peu évoluer au cours des dernières années. On voit que au-delà de la démocratisation qu’il y a eu, il y a sûrement des pratiques qui ont évolué. Comment tu envisages la notion d’UX demain ? On a parlé d’aujourd’hui, tout à l’heure.

Cynthia : Si on fait bien notre travail, notre métier va mourir. (rires). Les Designers UX, avec les outils qui existent maintenant, avec le prototypage qui est de plus en plus rapide. Si on fait bien notre métier dans le futur on ne sera plus nécessaires parce que les autres personnes vont avoir appris de ce qu’on fait et être capables d’appliquer nos méthodes à même l’entreprise. Par exemple si le travail d’éducation est bien fait, si les méthodes sont en place, si les gens savent comment faire des tests utilisateurs, a quel moment les faire, faire la recherche, le travail d’UX qui est la réalisation de tout cela n’est plus autant nécessaire. Après je ne crois pas que c’est pour tout de suite. Donc peut-être que le futur c’est la dématérialisation du Designer UX en tant que tel. Il va y en avoir moins, ce seront plutôt des conseillers qui vont jouer un rôle plus stratégique à ce moment-là. Moins de réalisation de wireframes.

Guillaume : Mais j’ai l’impression qu’il va y avoir aussi une prise de hauteur, pour voir des parcours utilisateur beaucoup plus globaux. Plus seulement les détails d’une interface ou d’un produit en particulier, mais un écosystème de produits différents, quand on aura vraiment internet partout chez nous (ndlr : dans le sens « Internet des objets »). J’ai l’impression qu’il y aura besoin aussi de personnes d’expérience capables de créer un flow global par rapport à ces parcours-là.

Cynthia : Notre façon de voir l’UX en ce moment est très technique et très associé à la matérialité de ce qu’il en resort. On sait tous ici que c’est beaucoup moins physique, c’est beaucoup plus de relations, beaucoup plus les systèmes et ça prend des gens qui réfléchissent à comment ces systèmes sont bâtis. De la même façon que je trouve qu’un profil de Designer UX qui fonctionne très bien en ce moment, c’est la personne qui fait de l’architecture, parce qu’il a cette vision de la navigation dans un espace par exemple. La compréhension de guider les gens, pas nécessairement avec des mots mais avec les structures et les matériaux. De la même façon que ces architectes font d’excellents Designers UX, j’ai l’impression que les Designers UX font d’excellents architectes de systèmes. Que ce soit dans des maisons connectées quand on veut que ce ne soit pas forcément le thermostat qui change de température, on veut que ce soit vraiment unifié dans l’expérience et que ça fonctionne dans tous les cas d’usages. Donc oui la définition du cas d’usage va toujours être pertinente.

Damien : Du coup on a à peu près fait le tour des questions. Juste une dernière, sauf si vous en avez d’autres : qu’est-ce qui t’a bluffé dernièrement dans ton métier ou autre, quelque chose qui a un rapport avec tout ça. Quelque chose qui a été très inspirant pour toi dernièrement. Voilà.

Cynthia : Dernièrement, surtout à Montréal, il y a une grande force de l’IA qui est en train de se développer, de l’intelligence artificielle. Donc autour de l’intelligence artificielle, il y a un hub à Montréal qui est très très fort, c’est très intéressant de voir comment ça se développe et je trouve qu’il y a des questions d’éthique autour de ça qui sont extrêmement intéressantes. Je lisais un article dernièrement sur comment les algorithmes deviennent racistes parce qu’ils apprennent sur les comportements des gens qui rentrent l’information. Donc la machinerie devient raciste parce que la première interaction l’était, donc je trouve que cette question est extrêmement pertinente. Je trouve qu’on va voir beaucoup d’impact sur ça. Puis j’avais une discussion avec une de mes collègues qui se penche sur ce sujet-là puis je ne suis vraiment pas experte du sujet, mais je trouve juste ça tellement fascinant de voir que tout ça n’a pas encore été abordé et va être un problème immense dans le futur. Il y a de plus en plus d’algorithmes qui définissent tout ce qu’on fait, nos intérêts, tout ce qu’on fait dans la journée. Il faut absolument penser à ça.

Damien : Merci beaucoup de nous avoir accordé autant de temps. (Guillaume) Merci beaucoup d’avoir participé à ça et bon retour à Québec.

Cynthia : Merci beaucoup, c’était un plaisir.

Pour compléter cet entretien, voici également la conférence qui a été présentée par Cynthia à l’ouverture des FLUPA UX Days 2017 : Passer au niveau supérieur.

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